• Matthieu Demory

Education critique aux médias et à l'information en contexte numérique (recension)

2020 / Information et Communication - Sciences de l’éducation - Sociologie / Note critique

Education critique aux médias et à l'information en contexte numérique

Sophie Jehel et Alexandra Saemmer (dirs) (Presses de l’Enssib, 2020).

Recension par Matthieu Demory, relu par Gabrielle Lavenir.

 

Sophie Jehel et Alexandra Saemmer, enseignantes à l’Université Paris 8, et chercheuses au Centre d’études sur les médias, les technologies et l’internationalisation, livrent un ouvrage collectif intéressant et heuristique pour celles et ceux travaillant au croisement de questionnements sur les outils numériques, l’éducation, l’information et la communication (1).


Selon les coordinatrices, l’éducation aux médias et à l’information souffre de nombreux impensés, dont trois fondamentaux pour comprendre l’entreprise de l’ouvrage (p. 10). Tout d’abord, en dépit d’une convocation généralisée de l’esprit critique en éducation aux médias et à l’information, une approche intrinsèquement critique n’avait encore jamais été abordée et définie. Ensuite, la place des interfaces et des logiciels dans les effets qu’ils peuvent avoir sur les données des utilisateurs et sur leurs pratiques n’avait été que très peu travaillée jusque-là. Finalement, l’éducation aux médias et à l’information, d’un point de vue général, ne semble pas assez tenir compte des représentations et stéréotypes véhiculés par les industries médiatiques, et notamment de leurs liens avec la structure sociale elle-même. Les coordinatrices de l’ouvrage invitent ainsi à repenser l’éducation aux médias et à l’information, sans la réduire à une « incantation de l’esprit critique » (p. 11) et en l’inscrivant dans une démarche à la fois critique et créative.


Le présent compte-rendu ne reprendra pas le contenu des 20 contributions de façon linéaire (2) ; il sera question de rendre compte de la philosophie générale de l’ouvrage, de ses ambitions transversales et de ses apports à l’éducation aux médias et à l’information. Il s’appuie par ailleurs sur des échanges menés avec les deux coordinatrices à l’occasion d’une séance du séminaire « Les Rendez-vous Numériques » de l’OMNSH consacré à l’ouvrage, ayant eu lieu le 24 juin 2021.
Il semble dans un premier temps nécessaire de saluer la richesse et la pluralité des contributions. Les travaux s’inscrivent dans une diversité complémentaire de disciplines, allant des sciences de l’information et de la communication à la sociologie en passant par la sémiotique et l’économie politique de la communication. La restitution des travaux est elle aussi variée, certains chapitres sont purement théoriques, d’autres à l’appui de données empiriques et de retours d’expériences. Les entrées pour traiter de l’éducation aux médias et à l’information sont multiples ; par le genre, le politique, les usages, le design, les livres numériques, les réseaux sociaux, les logiciels libres ou encore les moteurs de recherche. Les chapitres dialoguent efficacement entre eux et l’introduction constitue une précieuse mise en commun de cette richesse et de la « complémentarité des approches » (Sophie Jehel le 24/06/21).


L’ambition première de l’ouvrage se veut de repenser l’éducation aux médias et à l’information, redéfinir ses fondements au sein d’un curriculum élargi. L’éducation aux médias et à l’information constituerait une « interdiscipline » (p. 13), un « cumul de compétences » (Sophie Jehel le 24/06/21) dont les savoirs seraient transversaux et gagneraient à dépasser les bornes de la simple éducation à l’information. Cet ouvrage invite alors à considérer l’éducation aux médias et à l’information comme plurielle et à l’inscrire dans de nombreuses formes pédagogiques connexes : l’éducation au débat, au genre, à la sexualité, à la réflexivité, à la créativité, à la pensée divergente, au temps, à la réflexion mature, etc.


L’intention de redéfinition de l’éducation aux médias et à l’information se situe par ailleurs dans la reformulation de son approche. La démarche revendiquée dans l’ouvrage est double, à la fois critique et créative. L’éducation aux médias et à l’information doit être tout d’abord critique, ne pas considérer les plateformes numériques et les production médiatiques tels des allant-de-soi : elle est tenue de reposer sur un travail de déconstruction, de mise à distance réflexive des outils, de leurs producteurs et de leurs productions, tout en « [prenant] au sérieux le rôle de ‘’l’interprétant’’ » (p. 21), autrement dit « le juge et [son] processus de jugement » (Alexandra Saemmer le 24/06/21). L’éducation aux médias et à l’information doit être ensuite créative, c’est-à-dire considérer la création comme fondamentale pour les apprentissages. Créer, ce n’est pas uniquement produire, c’est comprendre les mécanismes pour se les approprier, c’est aussi penser, penser hors les cadres notamment. Cette double approche par la mise à distance réflexive et la créativité prend pertinemment corps dans la recherche-création « CyberOmbre », abordé en conclusion de l’ouvrage au travers d’un entretien avec son porteur Fardin Mortazavi. Le projet consiste à organiser pour des élèves un espace de réflexion autour des médias et de leurs usages, en créant des scènes de théâtre inspirées de leurs expériences personnelles des outils. Il s’agit là d’une forme originale d’éducation aux médias et à l’information, qui engage la réflexion, et même la réflexivité des élèves, par la création artistique et collective.
Puisqu’il est d’usage d’être à la fois dithyrambique et critique dans un compte-rendu, il semble intéressant de souligner une limite, toute relative, renvoyant à la position que j’occupe dans une association dont une grande partie des membres travaillent sur les jeux vidéo. En effet, les jeux vidéo sont les grands absents de cet ouvrage, dans un contexte scientifique où les travaux sur les serious game ou encore la gamification de l’éducation, sont prolifiques. Lors des discussions à ce sujet le 24 juin 2021, les coordinatrices expliquent qu’il s’agit là d’un champ de recherche à part entière, qu’elles ont investi par ailleurs dans des contextes différents.


En somme, les apports de l’ouvrage à une éducation critique aux médias et à l’information en contexte numérique peuvent être synthétisés en trois propositions (Sophie Jehel le 24/06/21). Il est tout d’abord fondamental de comprendre le fonctionnement des interfaces numériques et particulièrement des réseaux sociaux numériques, ce que les coordinatrices nomment « infomédiaires ». Il s’agit ensuite de stimuler la réflexivité à la fois des jeunes et des enseignant.es au regard des usages effectifs des médias. Il est finalement question de développer leur créativité notamment par une éducation à la pensée divergente, s’opposant aux réponses toutes faites et conformistes « sans pour autant être hors sujet » (Corroy dans l’ouvrage, p. 192) . Un programme ambitieux et réformateur, à destination des chercheur.ses évidemment mais aussi des enseignant.es et des professionnel.les de l’éducation en général, de l’éducation aux médias et à l’information en particulier.

 

Notes

1. Education critique aux médias et à l’information en contexte numérique, publié en 2020 aux presses de l’ENSSIB, vient mettre en commun des réflexions initiées lors d’un séminaire du même nom ayant eu lieu entre 2016 et 2018.
2. Pour cela vous pouvez vous référer au compte-rendu rédigé par Salah Arrar, disponible ici : https://journals.openedition.org/lectures/48109