L’homme et le numérique : de
nouvelles interactions
14H : Réalité virtuelle et réalité
augmentée
S’immerger et interagir dans un environnement virtuel,
combiner réel et virtuel de manière interactive, voici
les applications directes des réalités virtuelles et
amplifiées. Considérées souvent comme
futuristes, ces technologies existent et ne cessent d’évoluer.
Encore méconnues pour la plupart, elles impliquent cependant
des changements profonds dans de nombreux domaines : la santé,
le secours aux personnes, l’exploration de contrées
inaccessibles, les loisirs, la culture, et même la stratégie
militaire. Ce qui, jusque là pourrait être considéré
comme de la science fiction, devient réalité.
Ces technologies transforment les pratiques en usage dans les
sociétés de demain.
Où en est-on aujourd’hui ?
Que pouvons-nous déjà imaginer dans un futur proche
?
Comment envisager l’avenir et intervenir pour que ces
changements répondent aux aspirations des citoyens et aux
besoins de la société ?
Table ronde modérée par Loïc Mangin, rédacteur
en chef adjoint au magazine « Pour la Science », avec,
notamment, la participation de :
- Gérard Dubey, sociologue des usages et des techniques,
maître de conférence à TEM, chercheur au Cetcopra
(Université - Paris1).
- Étienne-Armand Amato, docteur en Sciences de
l’Information et de la Communication de l’Université
Paris 8. Spécialiste des médias numériques et,
en particulier, des jeux vidéo, Président de l’OMNSH
(Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines).
16H30 Les nouveaux réseaux sociaux
Il a suffi de 9 mois pour que Facebook conquière 100
millions d’utilisateurs alors que 40 ans furent nécessaires
à la radio pour atteindre les 50 millions d’auditeurs.
Les réseaux sociaux actuels prennent un nouvel essor en
s’appuyant sur les outils proposés par les nouvelles
technologies du Web 2.0. Ils utilisent de nouvelles formes de
communication, donnant une autre dimension aux relations humaines. Le
rapport de l’Homme à la machine numérique est de
plus en plus étroit, structurant les nouveaux comportements et
faisant partie intégrante de notre quotidien.
Depuis peu, les internautes peuvent partager les informations, les
contrôler, les interpréter, les critiquer, mais aussi,
retrouver des personnes, gérer des contacts et partager avec
eux. Ils sont devenus de véritables acteurs de la Toile, et ne
sont plus passifs. Ils font partie d’un système
d’échanges instantané, alimenté par ses
utilisateurs : annoter, partager, commenter ce que les autres
écrivent, personnaliser sa façon de consulter
l’actualité ; le réseau social n’est plus
réservé à une élite, il est accessible à
tous.
Ainsi, émergent de nouvelles notions : identité
numérique, e-réputation, hyper-visibilité, ou
encore extimité, qui témoignent des transformations
profondes de notre société à l’ère
du Web 2.0.
Véritable mutation sociale planétaire ou nouvel art
de vivre, quels sont les enjeux de ces nouveaux outils de
communication ?
Que faire pour que ces réseaux constituent un progrès
pour l’humanité ?
Le lien social ne peut-il se réduire qu’à des
dispositifs techniques ?
La technique peut-elle générer de nouvelles manières
de se rapporter à autrui ?
Le virtuel peut-il profiter à notre vie réelle ?
Et surtout, le monopole de quelques individus sur ces réservoirs
d’informations est-il une menace pour l’équilibre
mondial ?
Table ronde modérée par Loïc Mangin, rédacteur
en chef adjoint au magazine « Pour la Science », avec,
notamment, la participation de :
- Aurélie Aubert, maître de conférences en
sciences de l’information et de la communication, Université
Paris 8.
- Antonio A. Casilli, chercheur en sociologie au Centre
Edgar-Morin, EHESS. Son dernier livre « Les liaisons
numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? »
vient de paraître aux éditions du Seuil. Il anime le
blog de recherche Bodyspacesociety.eu.
- Thomas Gaon, psychologue clinicien et ethnométhodologue.
Spécialisé
en cyberpsychologie. Cofondateur de l’ OMNSH.
Les
rencontres Sciences, Cultures, Démocratie, organisées
par l’Association Science Technologie Société
Cycle de conférences :
L'Homme et le numérique : de nouvelles interactions, le samedi
11 décembre 2011 à l’Exploradome de
Vitry-sur-Seine.
Session : Les
nouveaux réseaux sociaux
Les
participants de cette conférence :
Aurélie Aubert:
maître de conférences en sciences de l'information et de
la communication, université Paris 8, Laboratoire CEMTI,
auteure de La Société
Civile et ses médias, quand le public prend la parole,
2009, Ed. Le bord de l'eau / INA, 290 p.
Antonio A. Casilli :
Chercheur en sociologie au Centre Edgar-Morin, EHESS. Son dernier
livre "Les liaisons numériques. Vers une nouvelle
sociabilité?" vient de paraître aux éditions
du Seuil. Il anime le blog de recherche Bodyspacesociety.eu.
Thomas Gaon:
psychologue clinicien diplômé en psychopathologie
clinique et en ethnométhodologie (Paris VII). Addictologue
spécialiste des impacts psycho-sociaux des jeux vidéo
en ligne au Centre Hospitalier Intercommunal de Villeneuve St
Georges. Trésorier de l'OMNSH.
Modéré par Loïc
Mangin rédacteur
en chef adjoint de Pour la Science.
Prise
de note au fil des propos réalisée par Etienne Armand
AMATO, conférencier de la précédente table-ronde
intitulée : « Réalité
virtuelle et réalité augmentée »
Antonio
A. Casilli :
Première approche des usages : les gens communiquent avec
des personnes lointaines, puis, seconde approche, échanges
pris comme de vraies relations humaines, ce qui amène à
la cartographie : outils de visualisation des réseaux,
avec le sujet au centre : un réseau égocentré.
Les individus se servent des réseaux sociaux pour resserrer
leur cercle de connaissances. Injonction de FaceBook : entrée
avec ceux qu’ils connaissent déjà. On constate
par la suite un éloignement progressif de leurs ancrages
initiaux, jusqu’à avoir un « effet
petit-monde », avec des rapports de connectivités
entre des intermédiaires (théorie des 6 degrés
de séparation). Avec les services numériques, forte
diminution du nombre d’intermédiaires, entre 2 et 4.
Les
réseaux sociaux favoriseraient des expériences
surprenantes sur ses carcans sociaux.
Selon
Barry Wellman : la société pré-internet
était une société de petites boîtes.
Bouleversement des barrières, des structures. Il parle d’un
individualisme en réseau, où chaque individu est un
nœud, ouvert aux autres. La situation analysée selon A.
Casilli est entre les deux. Il y a création de passerelles
nouvelles. Autour de chaque individu, un nuage de point solide, avec
une densité plus ouverte, des connexions lointaines. Les
habituels éléments de menaces : dangers de la vie
privée, « surexposition » de soi sur
Internet, sont à interpréter comme design de visibilité
(Cardon NDR). L’expression des goûts, avec mise en scène
de soi (habituellement vu comme narcissisme), serait davantage des
signaux pour se voir reconnaître. Les commentaires font un
effet miroir. Il ne s’agit pas tant de se connaître
soi-même, mais de connaître son milieu social, en le
mettant en scène. Par ailleurs, les nouvelles amitiés
en ligne semblent plus conflictuelles, différentes de la
philia constante (amour, confiance, loyauté). (friending pour
moi à traduire par amicalité). Utilitarisme et
exploitation réciproque. Les deux liens et deux relations
sociales (analogiques ou numériques) s’avèrent
bien différents, avec plus d’agressivité et de
fusionnel, mais des opportunités pour fabriquer des liens
sociaux innovants.
Il
achève son intervention avec un exemple repris de son ouvrage,
celui d’une personne ayant une particularité physique,
utilisant les messageries et sites pour redéfinir son approche
d’autrui et décider du moment de dévoiler sa
singularité. Enfin, il souligne les effets sociaux et la force
des liens faibles que tissent les toiles humaines sur les réseaux.
Aurélie
Aubert: Les processus
de fabrication de l’information par l’Internet.
Le
terme de média participatifs est à retenir, alors que
l’expression anglo-saxonne parle de journalisme citoyen.
Historiquement, le premier site de ce type fut lancé par un
coréen, qui a inauguré ce principe où les
non-journalistes collectent des informations. En France, en 2005,
naît AgoraVox, journal qui est autogéré par des
non-journalistes, puis Rue89 et Médiapart, quant à eux
dirigés par des journalistes.
Il
s’agit de s’intéresser à la figure des
amateurs très connectés qui contribuent à ces
publications en ligne. La définition du journalisme citoyen
selon les Américains est: « celui qui collecte, de
l’analyse et assure la propagation de l’information ».
L’étude des profils des contributeurs bénévoles,
en tout cas en France, montre qu’en réalité, le
processus de collecte d’informations nouvelles est très
limité, sauf pour ceux qui captent des médias (photos,
vidéos, sons,), alors que, concernant l’écriture
d’article, ce sont surtout des commentaires d’informations
déjà publiées. Il y a donc très peu
d’information brute (ou originale).
Autre
constat significatif : Rue89 s’est désabonné
de l’AFP pour constituer son propre fil d’information
partiellement issu des internautes.
Dans
l’exemple iranien : blocage des journalistes par les
autorités. Il en a résulté que les seules
sources d’informations restaient les civils. Facebook servait à
détecter des signaux, à donner l’alerte, puis il
fallait réaliser des recoupements à partir de contacts
fiables. L’exemple donné concerne une info non recoupée,
avec une pression de la hiérarchie dans une grande agence de
presse internationale pour diffuser l’info. Le responsable a
résisté à la pression parce qu’il n’a
pas de confirmation, ce qui était la meilleure position, car
il s’agissait d’une tentative d’intoxication
informationnelle, d’où l’obligation du processus
de confirmation.
Thomas
Gaon
De
façon générale, l’étude de la
relation en ligne impose une prise en compte du fonctionnement :
asynchrone, synchrone, textuel. Dans cette intervention, trois points
seront développés :
La
question de la subjectivation : la construction de soi qui
remplit deux objectifs : être comme l’autre, faire
du commun, appartenir, se reconnaître, et en même temps
tout en se singularisant. Une boucle paradoxale existe entre ces deux
pôles : « Pour devenir quelqu’un, il faut
être soi-même, et pour être soi-même, il faut
devenir quelqu’un. »
L’exemple
de Facebook : le bouton : j’aime, et non pas j’aime
pas => ce qui rejoint cette problématique de l’amitié
en ligne.
En
quoi ces logiciels-là modifient nos rapports. Zigmund
Bauman dit que la
visioconférence n’a pas fonctionné au niveau
espéré, car les gens ne veulent pas se voir.
Au
niveau psychologique à propos des profils : puisque je
n’ai pas d’information, je suis contraint de compléter
les trous, et le plus souvent en fonction de ce que l’on
souhaite : la projection. Il en résulte soit des
idéalisations positives ou négatives très
amplifiées de ce fait. Des signes sont utilisés pour
corriger les biais. Par exemple, les smileys qui aident à
réintroduire du non-verbal. Très souvent, il y a
confirmation des schèmes interprétatifs.
Autre
point : quand on a un écran, on est désinhibé,
avec la comparaison de la voiture où les gens se lâchent
par rapport aux autres conducteurs. Autrement dit, plus la personne
est éloignée, plus il y a distance avec un corps
lointain, moins la moralité a de prise, ce qui rejoint la
question de l’exercice de la conscience avec des drones
télécommandés, évoquée durant la
table ronde précédente.
Donc,
si on peut avoir l’impression sur le Web d’avoir une
relation plus proche, en étant plus soi-même, il s’agit
toujours une relation partielle. Les autres peuvent paraître
plus lointains, avec l’idée d’une « relation
entre purs esprits », thème récurrent de la
littérature et des témoignages.
Concernant
le narcissisme, à partir du moment où on peut diminuer,
contrôler ces émotions, il est en jeu. Du côté
du semblable, la censure-maîtrise, permettrait une fusion,
ferait baisser les barrières, avec des sensations d’élation
(exaltation narcissique et auto-satisfaction) et de fusion.
L’exemple
de la personne ayant un handicap était pertinent : la
relation en ligne aide à préparer l’autre à
un corps différent. Cela peut aller jusqu’à une
idéologie de la maîtrise. À propos des sites de
rencontre, comme nous l’évoquions avec Etienne Armand
Amato il y a quelques années en écho à ses
travaux sur ces dispositifs de mise en relation, il suggérait
un calcul de la fluidité des échanges en fonction des
temps de lecture ou d’écriture, lesquels pourraient
barrer les éléments paranoïdes, l’incertitude
des autres échanges.
Là
encore, le manque d’éléments et de la maîtrise
fait que la rencontre avec l’autre dans sa totalité
favorise les phénomènes de contact et de rupture :
facilité à entrer en scène et à sortir de
la relation.
Venons-en
à la question de la subjectivation, avec l’exemple de
l’adolescence. L’enfant a au départ son identité
protectrice. Puis la préadolescence fait craquer la peau
d’enfant, attaquée de l’intérieur par la
puberté, et de l’extérieur, avec les autres qui
soulignent, combien ils ne sont plus des enfants. Quand la peau
craque, on se retrouve à nu, c’est-à-dire faible,
vulnérable, en détresse. Pour faire la peau
d’adolescent, il faut la copier ou la voler, seul ou à
plusieurs. (Cela rejoint l’insécurité du monde
adulte : l’exclusion et la solitude, avec l’angoisse
de l’abandon.) Ainsi, FaceBook devient un milieu de copie des
parcelles identitaires, d’éléments de
personnalité, avec l’exemple de la possibilité de
rejoindre des groupes de fans : ce que j’aime a-t-il un
écho, est-il reconnu ou rejeté.
De
l’autre côté, la qualité est remplacée
par la quantité : puisque la chute des hiérarchies
fait que tout se vaut, il faut aller vers plus de diversité.
Les
stratégies de diversification interviennent dès lors,
avec une logique d’audimat, de feedback, ce qui rejoint les
mécanismes du score des jeux vidéo.
Le
« plussoiement » (expression issue des forums
en ligne qui signifie un de plus) : le plus 1 implique un mécanisme
de quantification. Et où aller chercher cet assentiment
« numérique » ? Notamment dans les
grands thèmes sensationnels et fédérateurs
d’audience : le sexe, la violence, l’intimité.
Le fait de montrer son corps avec une dédicace (dedipic), le
happy Slapping et sa mise en scène d’une agression qui
attire de l’audience, un score qui donne la valeur de
l’individu dont il aurait besoin pour s’aimer, car il
n’est plus ailleurs assuré de cela par les méthodes
sociales traditionnelles.
La
question serait : « Qui suis-je et combien je
vaux ? »
Sur
l’intime : le modèle de la star, de
l’égostarification, le témoignage, la parole de
l’expert mise en équivalence avec le témoignage.
Or, mettre de l’intime en ligne, de l’extimité
comme la nomme Serge Tisseron, pour un adolescent, les enjeux en sont
plus profonds (ses amis font parti de son soi, « qui
es-tu : je suis l’ami de un tel »). Or, à
l’adolescence, la mutation étant rapide, le dépôt
de trace pose problème, avec la difficulté de mettre en
œuvre le droit à oubli. Concernant les ados qui
fabriquent des familles imaginaires, pour mettre en scène une
nouvelle généalogie (avec des bénéfices
de valorisation, voire d’évitement de l’Œdipe) :
il y a reprise des prénoms avec des patronymes
collectifs.
Ainsi, sur le Web ou les jeux vidéo, la
question de l’auto-engendrement est centrale, comme aux US, où
le Nickname (surnom) est inscrit dans la culture. De la sorte, on
pourrait se désaffilier de ses parents, avec la capacité
du pseudo, qu’on peut rapprocher des écrits, tags, graph
et autres, qui nous expriment et manifestent aux yeux des autres. Le
pseudo est transitoire mais essentiel, avec toutes ses possibilités
offertes par Internet : du coup, la conservation du pseudo sur
le Web est problématique : se libérer et devenir
unique, avec un revers de la face, le déni des origines, de
l’affiliation, le futur plutôt que le passé. Après
l’adolescence, la normalisation interviendra. Tout cela
soutient cet individualisme des réseaux évoqué
par Antonio Casilli.
Le
débat est alors ouvert entre les intervenants par le
modérateur Loïc Mangin.
Antonio
A. Casilli : invitation à réfléchir sur la
perturbation en ligne (le trolling), le trublion qui introduit ces
dérangements. Une comparaison avec Wikileads, et Julien
Assange le troll des Trolls, et l’appui reçu par les
anonymous, ce groupe de hackers engagés et répartis.
Thomas
Gaon : Les trolls sont des personnes qui ont souvent des
mauvaises expériences du groupe et de l’autorité,
et qui s’en vengent et s’en défient.
Loïc
Mangin : Sur les harceleurs, les filles seraient parmi les plus
actives. TG rétorque que les filles n’ont jamais été
des anges, pas plus que les autres. La comparaison avec la porte des
toilettes des filles ayant une inscription insultante est faite, avec
la remarque que sur le Web, tout le monde y a accès,
contrairement aux lieux réservés aux genres.
Aurélie
Aubert : sur les trolls : le Web rend les choses plus
sensibles et visibles. Elle évoque la spirale du silence :
plus on a l’impression qu’une opinion est adoptée,
plus on l’affirmera, et inversement, on se taira si on estime
irrecevable son opinion. Sur le terrain, une minorité qui est
en désaccord et qui propage leur idée ressemble aux
trolls sur Internet et peut finir par s’imposer, en fonction
d’une finalité (le vote binaire oui ou non de la
constitution européenne est pris en exemple.)
Loïc
Mangin interroge l’utopie d’avoir une agora publique sur
le Web, à laquelle on a cru aux débuts, alors que c’est
plutôt devenu un lieu de renforcement des opinions. Aurélie
Aubert est nuancée, de par la diversité des lieux sur
le Web. Pour les médias participatifs, elle souligne l’intérêt
de voir comment les contenus amateurs sont adoptés par des
journalistes. Quand on suit des contributeurs bénévoles :
ils savent faire de vraies enquêtes suscitant des débats
constructifs. Autre point, Internet n’a pas permis de donner
une visibilité aux plus petits, écrasés par les
phénomènes de masse, comme l’ont montré
les dernières élections présidentielles en
France.
Selon
Antonio A. Casilli, Internet n’aurait pas de tendances
démocratiques, mais plus des tendances anarchiques :
participation individuelle avec perte de maîtrise collective.
Les dernières actualités autour de WikiLeaks :
l’inattendu qui échappe complètement au débat
démocratique, aux repérages traditionnels. Étrange
tension que celle qui fait que les activités individuelles
aboutissent au niveau collectif à tout autre chose.
Ensuite,
Thomas Gaon souligne le passage de la communauté virtuelle au
réseau social entre les années 90 et les années
2010 qui s’annoncent plus fragmentées et
individualistes.
Antonio
A Casilli souligne une diminution des formalités, une tendance
à l’informel : d’abord avec les agrégations
par intérêt, puis avec une vie des réseaux basés
sur la banalité ou l’informel (avec une fonction
phatique de la banalité qui a sa richesse : ce soir, j’ai
mangé ceci, vu cela, etc.). Maintenant, la dernière
étape serait celle de la communauté aléatoire,
spontanée, éphémère, avec l’exemple
de chatroulette, sans possibilité de se rencontrer : au
suivant. Ici, ce serait la variété aléatoire qui
aide à mieux se cerner.
Les
questions sont alors sollicitées dans le public, avec E. A.
Amato qui propose aux intervenants de réagir à quatre
points :
Le
thème de l’homophilie, avec le rapprochement des
profils similaires et le goût pour l’entre-soi.
La
question de la « viralité », de la
propagation fulgurante d’informations créant ce
« buzz », onomatopée faisant image, et
avec cette angoisse ou cet espoir qu’un tel mécanisme
pour ainsi dire aveugle soulève : la métaphore
biologique du virus, de la contamination, de la rumeur insidieuse ou
irrésistible semble révélatrice. Mais de quoi ?
La
problématique des réseaux sociaux en ligne est aussi
qu’il ne s’agit pas d’espaces publics régis
par des règles collectives, mais d’espaces privés,
c’est-à-dire appartenant aux entreprises ou groupes qui
les ont mis en œuvre. Comment faire apparaître des
espaces publics équivalents à nos lieux publics du
monde analogiques ? Faut-il que l’état fabrique un
FaceBook national ou francophone ?
Aurélie
Aubert réagit sur la viralité, en soulignant que ce qui
fait peur, c’est la rapidité, et donc la peur de la
perte de contrôle, difficulté à réagir, à
mettre en perspective. Ce qui restera gratuit, c’est
l’information brute, et elle pense que l’analyse et le
commentaire vont devenir payants, pour se réapproprier la
temporalité.
Thomas
Gaon fait remarquer que l’angoisse provient de la crainte
d’être submergé, avec l’incapacité à
absorber et à digérer les choses, accentuée par
la saturation, avec beaucoup de choses qui viennent de toute part. Le
processus d’assimilation génère de la
subjectivité. Les informations non assimilées ne
peuvent que sidérer ou être rejetées, donc
aussitôt retransmises, ce qui expliquerait la réaction
en chaînes à la source de la propagation tous azimuts
des nouvelles. D’autres aspects sont déterminants, comme
les fantasmes et les archétypes psychiques ou collectifs qui
sont mis en résonance : il faudrait donc s’intéresser
à ce qui passe, ou non, au niveau des fantasmes, des
angoisses.
Antonio
A. Casilli s’interroge sur un possible engagement de l’état :
faut-il que l’état fabrique un facebook ? Il ne s’y
reconnaît personnellement pas, mais propose à davantage
sur une autre piste.
Il s’agit d’exiger la
réappropriation des données. Sa justification repose
sur le constat suivant : à chaque fois que je fréquente
un système, je confie mes données personnelles à
un acteur (Google, facebook, etc.) qui va en tirer une richesse.
Antonio A. Casilli se demande quand on va nous restituer nos données,
alors qu’elles sont à l’origine de l’argent
généré, quand on va nous rendre ce que nous
n’avons que prêté. À terme, il serait
productif d’exproprier la richesse des grands acteurs du Web au
nom de l’utilité publique. Les données
relationnelles que nous avons données et qui sont revendues au
marketing seraient tellement utiles pour favoriser une meilleure
gouvernance dans le domaine de la santé, de l’éducation,
de la citoyenneté. Quant à lui, Thomas Gaon pense
qu’envisager un Facebook d’état est une idée
dépassée après la dérégulation des
espaces publics intervenue à la fin du siècle dernier,
et qu’il faudrait trouver des alternatives du côté
de l’open source et des solutions non-propriétaires.
Puis,
dans le public, Michèle DESCOLONGES, la présidente de
l’Association Science, Technologie, Société
estime qu’il fut un temps où certaines initiatives
publiques, au moment par exemple du minitel, laissaient présager
la création de services publics en ligne.
Elle
en vient à plusieurs remarques : en formation à
distance, elle a aussi relevé la suraffectivité des
échanges synchrones (messageries instantanées,
visioconférences), alors que l’échange asynchrone
s’avère plus favorable à la raison et à la
réflexion, par exemple dans le domaine des échanges
scientifiques.
Quant
aux tendances à l’individualisme en réseau, elle
note là aussi la contiguïté avec les expériences
menées dans les entreprises : la volonté des
dirigeants de se passer des cadres intermédiaires, ou des
corps intermédiaires, que sont les syndicats par exemple. Que
devient la démocratie sans les niveaux intermédiaires
chargés de structurer le débat ? Elle cite aussi
la remise d’un prix scientifique par une grande multinationale
cosmétique, avec des lauréates qui allaient de table en
table pour rencontrer le public : peut-on y voir le modèle
chatroulette ?
Pour
revenir à Bauman, qui parle de lien provisoire : sur les
réseaux sociaux, sont-ce des relations de nature fusionnelle
qui se développent sur Internet ? Si oui, du coup, la
question serait : si l’univers Web est informel, alors la
fusion serait favorisée (note du rédacteur :
l’hypothèse serait que les règles construisent un
cadre et une distance aidant chacun à se situer, d’où
les effets de l’informel, même si d’autres règles
sont toujours appelées à se construire dans les milieux
les moins régulés).
Thomas
Gaon réagit en premier en considérant que la synchronie
favorise l’émergence de l’inconscient et il
renvoie à la proche thèse de Yann Leroux sur les
structures des liens dans un groupe, avec ces fonctions récurrentes
qu’on retrouve en ligne dans divers dispositifs d’échange.
D’autre part, quand on étudie « les relations
en chair et en os », cela implique des choses qui nous
échappent.
A
contrario, en ligne, la possibilité de maîtrise étant
forte, tout est vite mis à plat, mis en commun et donc on se
retrouve vite à court pour poursuivre l’échange.
Quant à la question paranoïaque de la viralité,
elle est liée à l’inconnu et l’enjeu du
contrôle: si je peux maîtriser l’autre, lui aussi
peut me manipuler. Puisque les limites ne sont pas très bien
établies, je peux renforcer mes défenses et affermir
mes limites. En outre concernant l’outil informatique, il
existe une opacité qui rend inquiet, sachant que les
connaisseurs des systèmes, eux, sont encore plus paranoïaques,
comme les hackers avec leur mythologie qui insiste sur les limites
internes et externes, sur l’angoisse de l’autre à
l’intérieur de moi, de l’empoisonnement, typique
des fantasmes paranoïaques.
Antonio
A. Casilli conclut le débat en revenant sur la suppression des
intermédiaires. Internet peut-être conçu comme un
lieu et système de désintermédiation, avec
l’exemple des malades autodiagnostiquée par les patients
eux-mêmes via le Web qui choquent ces médecins perdant
leur statut et autorité. Par conséquent, il estime que
cette désintermédiation peut impliquer, voire favoriser
mécaniquement une mise en puissance de la base (empowerment),
une autonomisation, un renforcement, une consolidation des capacités
des individus.