Débats : L’homme et le numérique : de nouvelles interactions

mardi 7 décembre 2010.

L’homme et le numérique : de nouvelles interactions

 

14H : Réalité virtuelle et réalité augmentée

 

S’immerger et interagir dans un environnement virtuel, combiner réel et virtuel de manière interactive, voici les applications directes des réalités virtuelles et amplifiées. Considérées souvent comme futuristes, ces technologies existent et ne cessent d’évoluer. Encore méconnues pour la plupart, elles impliquent cependant des changements profonds dans de nombreux domaines : la santé, le secours aux personnes, l’exploration de contrées inaccessibles, les loisirs, la culture, et même la stratégie militaire. Ce qui, jusque là pourrait être considéré comme de la science fiction, devient réalité.

Ces technologies transforment les pratiques en usage dans les sociétés de demain.

Où en est-on aujourd’hui ?

Que pouvons-nous déjà imaginer dans un futur proche ?

Comment envisager l’avenir et intervenir pour que ces changements répondent aux aspirations des citoyens et aux besoins de la société ?

 

Table ronde modérée par Loïc Mangin, rédacteur en chef adjoint au magazine « Pour la Science », avec, notamment, la participation de :

- Gérard Dubey, sociologue des usages et des techniques, maître de conférence à TEM, chercheur au Cetcopra (Université - Paris1).

- Étienne-Armand Amato, docteur en Sciences de l’Information et de la Communication de l’Université Paris 8. Spécialiste des médias numériques et, en particulier, des jeux vidéo, Président de l’OMNSH (Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines).

 

 

16H30 Les nouveaux réseaux sociaux

Il a suffi de 9 mois pour que Facebook conquière 100 millions d’utilisateurs alors que 40 ans furent nécessaires à la radio pour atteindre les 50 millions d’auditeurs. Les réseaux sociaux actuels prennent un nouvel essor en s’appuyant sur les outils proposés par les nouvelles technologies du Web 2.0. Ils utilisent de nouvelles formes de communication, donnant une autre dimension aux relations humaines. Le rapport de l’Homme à la machine numérique est de plus en plus étroit, structurant les nouveaux comportements et faisant partie intégrante de notre quotidien.

Depuis peu, les internautes peuvent partager les informations, les contrôler, les interpréter, les critiquer, mais aussi, retrouver des personnes, gérer des contacts et partager avec eux. Ils sont devenus de véritables acteurs de la Toile, et ne sont plus passifs. Ils font partie d’un système d’échanges instantané, alimenté par ses utilisateurs : annoter, partager, commenter ce que les autres écrivent, personnaliser sa façon de consulter l’actualité ; le réseau social n’est plus réservé à une élite, il est accessible à tous.

Ainsi, émergent de nouvelles notions : identité numérique, e-réputation, hyper-visibilité, ou encore extimité, qui témoignent des transformations profondes de notre société à l’ère du Web 2.0.

Véritable mutation sociale planétaire ou nouvel art de vivre, quels sont les enjeux de ces nouveaux outils de communication ?

Que faire pour que ces réseaux constituent un progrès pour l’humanité ?

Le lien social ne peut-il se réduire qu’à des dispositifs techniques ?

La technique peut-elle générer de nouvelles manières de se rapporter à autrui ?

Le virtuel peut-il profiter à notre vie réelle ?

Et surtout, le monopole de quelques individus sur ces réservoirs d’informations est-il une menace pour l’équilibre mondial ?



Table ronde modérée par Loïc Mangin, rédacteur en chef adjoint au magazine « Pour la Science », avec, notamment, la participation de :

- Aurélie Aubert, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université Paris 8.

- Antonio A. Casilli, chercheur en sociologie au Centre Edgar-Morin, EHESS. Son dernier livre « Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? » vient de paraître aux éditions du Seuil. Il anime le blog de recherche Bodyspacesociety.eu.

- Thomas Gaon, psychologue clinicien et ethnométhodologue. Spécialisé

en cyberpsychologie. Cofondateur de l’ OMNSH.


Les rencontres Sciences, Cultures, Démocratie, organisées par l’Association Science Technologie Société

Cycle de conférences : L'Homme et le numérique : de nouvelles interactions, le samedi 11 décembre 2011 à l’Exploradome de Vitry-sur-Seine.

Evènement présenté sur http://www.asts.asso.fr/site/art.php?id=839

Session : Les nouveaux réseaux sociaux

Les participants de cette conférence :

Aurélie Aubert: maître de conférences en sciences de l'information et de la communication, université Paris 8, Laboratoire CEMTI, auteure de La Société Civile et ses médias, quand le public prend la parole, 2009, Ed. Le bord de l'eau / INA, 290 p.

Antonio A. Casilli : Chercheur en sociologie au Centre Edgar-Morin, EHESS. Son dernier livre "Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité?" vient de paraître aux éditions du Seuil. Il anime le blog de recherche Bodyspacesociety.eu.

Thomas Gaon: psychologue clinicien diplômé en psychopathologie clinique et en ethnométhodologie (Paris VII). Addictologue spécialiste des impacts psycho-sociaux des jeux vidéo en ligne au Centre Hospitalier Intercommunal de Villeneuve St Georges. Trésorier de l'OMNSH.

Modéré par Loïc Mangin rédacteur en chef adjoint de Pour la Science.

Prise de note au fil des propos réalisée par Etienne Armand AMATO, conférencier de la précédente table-ronde intitulée : «  Réalité virtuelle et réalité augmentée »

Antonio A. Casilli : Première approche des usages : les gens communiquent avec des personnes lointaines, puis, seconde approche, échanges pris comme de vraies relations humaines, ce qui amène à la cartographie : outils de visualisation des réseaux, avec le sujet au centre : un réseau égocentré. Les individus se servent des réseaux sociaux pour resserrer leur cercle de connaissances. Injonction de FaceBook : entrée avec ceux qu’ils connaissent déjà. On constate par la suite un éloignement progressif de leurs ancrages initiaux, jusqu’à avoir un « effet petit-monde », avec des rapports de connectivités entre des intermédiaires (théorie des 6 degrés de séparation). Avec les services numériques, forte diminution du nombre d’intermédiaires, entre 2 et 4.

Les réseaux sociaux favoriseraient des expériences surprenantes sur ses carcans sociaux.

Selon Barry Wellman : la société pré-internet était une société de petites boîtes. Bouleversement des barrières, des structures. Il parle d’un individualisme en réseau, où chaque individu est un nœud, ouvert aux autres. La situation analysée selon A. Casilli est entre les deux. Il y a création de passerelles nouvelles. Autour de chaque individu, un nuage de point solide, avec une densité plus ouverte, des connexions lointaines. Les habituels éléments de menaces : dangers de la vie privée, « surexposition » de soi sur Internet, sont à interpréter comme design de visibilité (Cardon NDR). L’expression des goûts, avec mise en scène de soi (habituellement vu comme narcissisme), serait davantage des signaux pour se voir reconnaître. Les commentaires font un effet miroir. Il ne s’agit pas tant de se connaître soi-même, mais de connaître son milieu social, en le mettant en scène. Par ailleurs, les nouvelles amitiés en ligne semblent plus conflictuelles, différentes de la philia constante (amour, confiance, loyauté). (friending pour moi à traduire par amicalité). Utilitarisme et exploitation réciproque. Les deux liens et deux relations sociales (analogiques ou numériques) s’avèrent bien différents, avec plus d’agressivité et de fusionnel, mais des opportunités pour fabriquer des liens sociaux innovants.

Il achève son intervention avec un exemple repris de son ouvrage, celui d’une personne ayant une particularité physique, utilisant les messageries et sites pour redéfinir son approche d’autrui et décider du moment de dévoiler sa singularité. Enfin, il souligne les effets sociaux et la force des liens faibles que tissent les toiles humaines sur les réseaux.

Aurélie Aubert: Les processus de fabrication de l’information par l’Internet.

Le terme de média participatifs est à retenir, alors que l’expression anglo-saxonne parle de journalisme citoyen. Historiquement, le premier site de ce type fut lancé par un coréen, qui a inauguré ce principe où les non-journalistes collectent des informations. En France, en 2005, naît AgoraVox, journal qui est autogéré par des non-journalistes, puis Rue89 et Médiapart, quant à eux dirigés par des journalistes.

Il s’agit de s’intéresser à la figure des amateurs très connectés qui contribuent à ces publications en ligne. La définition du journalisme citoyen selon les Américains est: « celui qui collecte, de l’analyse et assure la propagation de l’information ». L’étude des profils des contributeurs bénévoles, en tout cas en France, montre qu’en réalité, le processus de collecte d’informations nouvelles est très limité, sauf pour ceux qui captent des médias (photos, vidéos, sons,), alors que, concernant l’écriture d’article, ce sont surtout des commentaires d’informations déjà publiées. Il y a donc très peu d’information brute (ou originale).

Autre constat significatif : Rue89 s’est désabonné de l’AFP pour constituer son propre fil d’information partiellement issu des internautes.

Dans l’exemple iranien : blocage des journalistes par les autorités. Il en a résulté que les seules sources d’informations restaient les civils. Facebook servait à détecter des signaux, à donner l’alerte, puis il fallait réaliser des recoupements à partir de contacts fiables. L’exemple donné concerne une info non recoupée, avec une pression de la hiérarchie dans une grande agence de presse internationale pour diffuser l’info. Le responsable a résisté à la pression parce qu’il n’a pas de confirmation, ce qui était la meilleure position, car il s’agissait d’une tentative d’intoxication informationnelle, d’où l’obligation du processus de confirmation.

Thomas Gaon

De façon générale, l’étude de la relation en ligne impose une prise en compte du fonctionnement : asynchrone, synchrone, textuel. Dans cette intervention, trois points seront développés :

La question de la subjectivation : la construction de soi qui remplit deux objectifs : être comme l’autre, faire du commun, appartenir, se reconnaître, et en même temps tout en se singularisant. Une boucle paradoxale existe entre ces deux pôles : « Pour devenir quelqu’un, il faut être soi-même, et pour être soi-même, il faut devenir quelqu’un. »

L’exemple de Facebook : le bouton : j’aime, et non pas j’aime pas => ce qui rejoint cette problématique de l’amitié en ligne.

En quoi ces logiciels-là modifient nos rapports. Zigmund Bauman dit que la visioconférence n’a pas fonctionné au niveau espéré, car les gens ne veulent pas se voir.

Au niveau psychologique à propos des profils  : puisque je n’ai pas d’information, je suis contraint de compléter les trous, et le plus souvent en fonction de ce que l’on souhaite : la projection. Il en résulte soit des idéalisations positives ou négatives très amplifiées de ce fait. Des signes sont utilisés pour corriger les biais. Par exemple, les smileys qui aident à réintroduire du non-verbal. Très souvent, il y a confirmation des schèmes interprétatifs.

Autre point : quand on a un écran, on est désinhibé, avec la comparaison de la voiture où les gens se lâchent par rapport aux autres conducteurs. Autrement dit, plus la personne est éloignée, plus il y a distance avec un corps lointain, moins la moralité a de prise, ce qui rejoint la question de l’exercice de la conscience avec des drones télécommandés, évoquée durant la table ronde précédente.

Donc, si on peut avoir l’impression sur le Web d’avoir une relation plus proche, en étant plus soi-même, il s’agit toujours une relation partielle. Les autres peuvent paraître plus lointains, avec l’idée d’une « relation entre purs esprits », thème récurrent de la littérature et des témoignages.

Concernant le narcissisme, à partir du moment où on peut diminuer, contrôler ces émotions, il est en jeu. Du côté du semblable, la censure-maîtrise, permettrait une fusion, ferait baisser les barrières, avec des sensations d’élation (exaltation narcissique et auto-satisfaction) et de fusion.

L’exemple de la personne ayant un handicap était pertinent : la relation en ligne aide à préparer l’autre à un corps différent. Cela peut aller jusqu’à une idéologie de la maîtrise. À propos des sites de rencontre, comme nous l’évoquions avec Etienne Armand Amato il y a quelques années en écho à ses travaux sur ces dispositifs de mise en relation, il suggérait un calcul de la fluidité des échanges en fonction des temps de lecture ou d’écriture, lesquels pourraient barrer les éléments paranoïdes, l’incertitude des autres échanges.

Là encore, le manque d’éléments et de la maîtrise fait que la rencontre avec l’autre dans sa totalité favorise les phénomènes de contact et de rupture : facilité à entrer en scène et à sortir de la relation.


Venons-en à la question de la subjectivation, avec l’exemple de l’adolescence. L’enfant a au départ son identité protectrice. Puis la préadolescence fait craquer la peau d’enfant, attaquée de l’intérieur par la puberté, et de l’extérieur, avec les autres qui soulignent, combien ils ne sont plus des enfants. Quand la peau craque, on se retrouve à nu, c’est-à-dire faible, vulnérable, en détresse. Pour faire la peau d’adolescent, il faut la copier ou la voler, seul ou à plusieurs. (Cela rejoint l’insécurité du monde adulte : l’exclusion et la solitude, avec l’angoisse de l’abandon.) Ainsi, FaceBook devient un milieu de copie des parcelles identitaires, d’éléments de personnalité, avec l’exemple de la possibilité de rejoindre des groupes de fans : ce que j’aime a-t-il un écho, est-il reconnu ou rejeté.

De l’autre côté, la qualité est remplacée par la quantité : puisque la chute des hiérarchies fait que tout se vaut, il faut aller vers plus de diversité.

Les stratégies de diversification interviennent dès lors, avec une logique d’audimat, de feedback, ce qui rejoint les mécanismes du score des jeux vidéo.

Le « plussoiement » (expression issue des forums en ligne qui signifie un de plus) : le plus 1 implique un mécanisme de quantification. Et où aller chercher cet assentiment « numérique » ? Notamment dans les grands thèmes sensationnels et fédérateurs d’audience : le sexe, la violence, l’intimité. Le fait de montrer son corps avec une dédicace (dedipic), le happy Slapping et sa mise en scène d’une agression qui attire de l’audience, un score qui donne la valeur de l’individu dont il aurait besoin pour s’aimer, car il n’est plus ailleurs assuré de cela par les méthodes sociales traditionnelles.

La question serait : « Qui suis-je et combien je vaux ? »

Sur l’intime : le modèle de la star, de l’égostarification, le témoignage, la parole de l’expert mise en équivalence avec le témoignage. Or, mettre de l’intime en ligne, de l’extimité comme la nomme Serge Tisseron, pour un adolescent, les enjeux en sont plus profonds (ses amis font parti de son soi, « qui es-tu : je suis l’ami de un tel »). Or, à l’adolescence, la mutation étant rapide, le dépôt de trace pose problème, avec la difficulté de mettre en œuvre le droit à oubli. Concernant les ados qui fabriquent des familles imaginaires, pour mettre en scène une nouvelle généalogie (avec des bénéfices de valorisation, voire d’évitement de l’Œdipe) : il y a reprise des prénoms avec des patronymes collectifs.
Ainsi, sur le Web ou les jeux vidéo, la question de l’auto-engendrement est centrale, comme aux US, où le Nickname (surnom) est inscrit dans la culture. De la sorte, on pourrait se désaffilier de ses parents, avec la capacité du pseudo, qu’on peut rapprocher des écrits, tags, graph et autres, qui nous expriment et manifestent aux yeux des autres. Le pseudo est transitoire mais essentiel, avec toutes ses possibilités offertes par Internet : du coup, la conservation du pseudo sur le Web est problématique : se libérer et devenir unique, avec un revers de la face, le déni des origines, de l’affiliation, le futur plutôt que le passé. Après l’adolescence, la normalisation interviendra. Tout cela soutient cet individualisme des réseaux évoqué par Antonio Casilli.

Le débat est alors ouvert entre les intervenants par le modérateur Loïc Mangin.

Antonio A. Casilli : invitation à réfléchir sur la perturbation en ligne (le trolling), le trublion qui introduit ces dérangements. Une comparaison avec Wikileads, et Julien Assange le troll des Trolls, et l’appui reçu par les anonymous, ce groupe de hackers engagés et répartis.

Thomas Gaon : Les trolls sont des personnes qui ont souvent des mauvaises expériences du groupe et de l’autorité, et qui s’en vengent et s’en défient.

Loïc Mangin : Sur les harceleurs, les filles seraient parmi les plus actives. TG rétorque que les filles n’ont jamais été des anges, pas plus que les autres. La comparaison avec la porte des toilettes des filles ayant une inscription insultante est faite, avec la remarque que sur le Web, tout le monde y a accès, contrairement aux lieux réservés aux genres.

Aurélie Aubert : sur les trolls : le Web rend les choses plus sensibles et visibles. Elle évoque la spirale du silence : plus on a l’impression qu’une opinion est adoptée, plus on l’affirmera, et inversement, on se taira si on estime irrecevable son opinion. Sur le terrain, une minorité qui est en désaccord et qui propage leur idée ressemble aux trolls sur Internet et peut finir par s’imposer, en fonction d’une finalité (le vote binaire oui ou non de la constitution européenne est pris en exemple.)

Loïc Mangin interroge l’utopie d’avoir une agora publique sur le Web, à laquelle on a cru aux débuts, alors que c’est plutôt devenu un lieu de renforcement des opinions. Aurélie Aubert est nuancée, de par la diversité des lieux sur le Web. Pour les médias participatifs, elle souligne l’intérêt de voir comment les contenus amateurs sont adoptés par des journalistes. Quand on suit des contributeurs bénévoles : ils savent faire de vraies enquêtes suscitant des débats constructifs. Autre point, Internet n’a pas permis de donner une visibilité aux plus petits, écrasés par les phénomènes de masse, comme l’ont montré les dernières élections présidentielles en France.

Selon Antonio A. Casilli, Internet n’aurait pas de tendances démocratiques, mais plus des tendances anarchiques : participation individuelle avec perte de maîtrise collective. Les dernières actualités autour de WikiLeaks : l’inattendu qui échappe complètement au débat démocratique, aux repérages traditionnels. Étrange tension que celle qui fait que les activités individuelles aboutissent au niveau collectif à tout autre chose.

Ensuite, Thomas Gaon souligne le passage de la communauté virtuelle au réseau social entre les années 90 et les années 2010 qui s’annoncent plus fragmentées et individualistes.

Antonio A Casilli souligne une diminution des formalités, une tendance à l’informel : d’abord avec les agrégations par intérêt, puis avec une vie des réseaux basés sur la banalité ou l’informel (avec une fonction phatique de la banalité qui a sa richesse : ce soir, j’ai mangé ceci, vu cela, etc.). Maintenant, la dernière étape serait celle de la communauté aléatoire, spontanée, éphémère, avec l’exemple de chatroulette, sans possibilité de se rencontrer : au suivant. Ici, ce serait la variété aléatoire qui aide à mieux se cerner.

Les questions sont alors sollicitées dans le public, avec E. A. Amato qui propose aux intervenants de réagir à quatre points :

  • Le thème de l’homophilie, avec le rapprochement des profils similaires et le goût pour l’entre-soi.

  • La question de la « viralité », de la propagation fulgurante d’informations créant ce « buzz », onomatopée faisant image, et avec cette angoisse ou cet espoir qu’un tel mécanisme pour ainsi dire aveugle soulève : la métaphore biologique du virus, de la contamination, de la rumeur insidieuse ou irrésistible semble révélatrice. Mais de quoi ?

  • La problématique des réseaux sociaux en ligne est aussi qu’il ne s’agit pas d’espaces publics régis par des règles collectives, mais d’espaces privés, c’est-à-dire appartenant aux entreprises ou groupes qui les ont mis en œuvre. Comment faire apparaître des espaces publics équivalents à nos lieux publics du monde analogiques ? Faut-il que l’état fabrique un FaceBook national ou francophone ?



Aurélie Aubert réagit sur la viralité, en soulignant que ce qui fait peur, c’est la rapidité, et donc la peur de la perte de contrôle, difficulté à réagir, à mettre en perspective. Ce qui restera gratuit, c’est l’information brute, et elle pense que l’analyse et le commentaire vont devenir payants, pour se réapproprier la temporalité.

Thomas Gaon fait remarquer que l’angoisse provient de la crainte d’être submergé, avec l’incapacité à absorber et à digérer les choses, accentuée par la saturation, avec beaucoup de choses qui viennent de toute part. Le processus d’assimilation génère de la subjectivité. Les informations non assimilées ne peuvent que sidérer ou être rejetées, donc aussitôt retransmises, ce qui expliquerait la réaction en chaînes à la source de la propagation tous azimuts des nouvelles. D’autres aspects sont déterminants, comme les fantasmes et les archétypes psychiques ou collectifs qui sont mis en résonance : il faudrait donc s’intéresser à ce qui passe, ou non, au niveau des fantasmes, des angoisses.

Antonio A. Casilli s’interroge sur un possible engagement de l’état : faut-il que l’état fabrique un facebook ? Il ne s’y reconnaît personnellement pas, mais propose à davantage sur une autre piste.
Il s’agit d’exiger la réappropriation des données. Sa justification repose sur le constat suivant : à chaque fois que je fréquente un système, je confie mes données personnelles à un acteur (Google, facebook, etc.) qui va en tirer une richesse. Antonio A. Casilli se demande quand on va nous restituer nos données, alors qu’elles sont à l’origine de l’argent généré, quand on va nous rendre ce que nous n’avons que prêté. À terme, il serait productif d’exproprier la richesse des grands acteurs du Web au nom de l’utilité publique. Les données relationnelles que nous avons données et qui sont revendues au marketing seraient tellement utiles pour favoriser une meilleure gouvernance dans le domaine de la santé, de l’éducation, de la citoyenneté. Quant à lui, Thomas Gaon pense qu’envisager un Facebook d’état est une idée dépassée après la dérégulation des espaces publics intervenue à la fin du siècle dernier, et qu’il faudrait trouver des alternatives du côté de l’open source et des solutions non-propriétaires.

Puis, dans le public, Michèle DESCOLONGES, la présidente de l’Association Science, Technologie, Société estime qu’il fut un temps où certaines initiatives publiques, au moment par exemple du minitel, laissaient présager la création de services publics en ligne.

Elle en vient à plusieurs remarques : en formation à distance, elle a aussi relevé la suraffectivité des échanges synchrones (messageries instantanées, visioconférences), alors que l’échange asynchrone s’avère plus favorable à la raison et à la réflexion, par exemple dans le domaine des échanges scientifiques.

Quant aux tendances à l’individualisme en réseau, elle note là aussi la contiguïté avec les expériences menées dans les entreprises : la volonté des dirigeants de se passer des cadres intermédiaires, ou des corps intermédiaires, que sont les syndicats par exemple. Que devient la démocratie sans les niveaux intermédiaires chargés de structurer le débat ? Elle cite aussi la remise d’un prix scientifique par une grande multinationale cosmétique, avec des lauréates qui allaient de table en table pour rencontrer le public : peut-on y voir le modèle chatroulette ?

Pour revenir à Bauman, qui parle de lien provisoire : sur les réseaux sociaux, sont-ce des relations de nature fusionnelle qui se développent sur Internet ? Si oui, du coup, la question serait : si l’univers Web est informel, alors la fusion serait favorisée (note du rédacteur : l’hypothèse serait que les règles construisent un cadre et une distance aidant chacun à se situer, d’où les effets de l’informel, même si d’autres règles sont toujours appelées à se construire dans les milieux les moins régulés).

Thomas Gaon réagit en premier en considérant que la synchronie favorise l’émergence de l’inconscient et il renvoie à la proche thèse de Yann Leroux sur les structures des liens dans un groupe, avec ces fonctions récurrentes qu’on retrouve en ligne dans divers dispositifs d’échange. D’autre part, quand on étudie « les relations en chair et en os », cela implique des choses qui nous échappent.

A contrario, en ligne, la possibilité de maîtrise étant forte, tout est vite mis à plat, mis en commun et donc on se retrouve vite à court pour poursuivre l’échange. Quant à la question paranoïaque de la viralité, elle est liée à l’inconnu et l’enjeu du contrôle: si je peux maîtriser l’autre, lui aussi peut me manipuler. Puisque les limites ne sont pas très bien établies, je peux renforcer mes défenses et affermir mes limites. En outre concernant l’outil informatique, il existe une opacité qui rend inquiet, sachant que les connaisseurs des systèmes, eux, sont encore plus paranoïaques, comme les hackers avec leur mythologie qui insiste sur les limites internes et externes, sur l’angoisse de l’autre à l’intérieur de moi, de l’empoisonnement, typique des fantasmes paranoïaques.

Antonio A. Casilli conclut le débat en revenant sur la suppression des intermédiaires. Internet peut-être conçu comme un lieu et système de désintermédiation, avec l’exemple des malades autodiagnostiquée par les patients eux-mêmes via le Web qui choquent ces médecins perdant leur statut et autorité. Par conséquent, il estime que cette désintermédiation peut impliquer, voire favoriser mécaniquement une mise en puissance de la base (empowerment), une autonomisation, un renforcement, une consolidation des capacités des individus.


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